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La mort est en train de changer par Dominique Eddé . Les liens qui libèrent.
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J’ai connu le Liban de Dominique Eddé au cours de l’été 1972, le Liban d’avant la guerre civile. J’yeffectuais une petite étude sur la musique orientale avec une bourse de la Fondation Zellidja. J’ai été informé de l’assassinat des athlètes israëliens aux Jeux olympiques de Munich, le 6 septembre, par un jeune palestinien de mon âge, précédemment blessé à la jambe lors du bombardement de sa maison, qui exultait à l’annonce de cette nouvelle. J’ai vu passer en flèche, dans le ciel de Beyrouth, des avions de combat (syriens ou israëliens ?) après une escarmouche de fédayin à la frontière du sud-Liban. Il n’est pas impossible que j’ai rencontré Dominique Eddé, ma presque jumelle de naissance, dans le journal As-Safa (La Clarté) – où elle a débuté – lorsque j’ai répondu à une interview avec une jeune journaliste sur mon expérience dans le camp Emmaüs de la ville où je partageais la vie des chiffonniers. Telles sont les raisons supplémentaires qui m’ont sensibilisé au propos du livre lumineux de Dominique Eddé, La mort est en train de changer, dont le sujet central traite de cette plaie ardente résultante de la guerre toujours en cours, dans ce Moyen-Orient qu’on appelle aussi Terre Sainte.
Le Liban de Dominique Eddé a connu la guerre civile à partir d’avril 1975. Quinze ans d’affrontements fratricides qui ont vu voler en éclats la traditionnelle bonne entente des communautés religieuses qui était l’apanage de ce petit pays multiconfessionnel. À cela s’ajoute un autre conflit, à la frontière sud, celui qui oppose les populations arabes autochtones révoltées par l’instauration de l’État d’Israël en 1948, sur les terres qu’ils ont perdues. Ce puissant sentiment d’injustice largement partagé va connaître son acmé dans le déchaînement de violence lancée par le Hamas, le 7 octobre, contre le festival Nova et les kibboutzim des environs. « Ce massacre s’est déroulé dans le cadre d’une région démolie, livrée au chaos ; il a été mené par des hommes enragés par une colonisation sans pitié, vieille de 70 ans » (p. 61).
Dès les premières lignes de son livre Dominique Eddé nous révèle « le motif central de son essai », celui de retrouver le sens de « l’humanisme ou le sens de l’altérité », seule position morale « pour rendre vivable la relation de soi à l’autre qui, en politique, se traduit par la notion de justice, par le Droit » (p. 18). Cependant nous sommes entrés dans l’ère des algorithmes qui donnent un pouvoir d’aliénation formidable sur les masses humaines, à une poignée de dictateurs, à quelque camp qu’ils appartiennent : Trump, Poutine, Netanyahou, Khamenei (père et fils)… La technologie numérique, par ses pouvoirs d’alimenter le narcissisme individuel et l’ignorance d’autrui, est devenu l’instrument de destruction radicale de la conscience humaine qui suppose de savoir ouvrir son esprit et de « penser en amplitude », constate tristement notre auteure, par-delà l’illusion que « l’intelligence artificielle nous gouvernerait mieux que nous » (p. 41). Mais c’est la situation de détresse indicible vécue au quotidien par les populations gazaouies victimes d’une double, sinon multiple, oppression qui indigne le plus Dominique Eddé : « Gaza est aujourd’hui le point culminant de l’inconcevable accepté, de la tragique défaite de l’humanité » (p. 44). Tel est le constat pitoyable que nous sommes tenus de faire au regard des pressions démesurées qui s’exercent sur ces territoires de petite taille : l’argent, la religion, la politique…, le sexe également !
Avec un sens admirable de la remise en question de ses engagements de jeunesse, notre auteure examine successivement la nature des forces en présence : l’arrogance vulgaire du trumpisme, le jusqu’auboutisme et la démagogie des fondamentalistes arabes et juifs. Avec l’humilité et la lucidité qui caractérise sa plume, Dominique Eddé ne revendique aucune compétence en matière de spécialité, « sinon celle du vertige d’où procède la pensée » (p. 28). Les maîtres auxquels elle se réfèrent sont – par ordre historique – Dostoïevski, Nietzsche, Kafka, Hannah Arendt, Charlotte Delbo, Cioran, Jankélévitch, Anne Dufourmantelle, Sophie Bessis… tous ayant su exprimer dans leurs écrits une lecture totalement dépassionnée des affects de la vie.
Dès lors, avec le recul notre auteure accepte maintenant l’existence d’Israël et « défend sa survie dans le cadre d’un changement de cap » (p. 57). Cependant, citant Sophie Bessis elle note que la reconnaissance de la judéité est porteuse d’une ambiguïté douteuse. « Le juif n’est jamais quelqu’un comme les autres. Il est toujours exceptionnel. Soit on le hait, soit on l’aime trop » (p. 81). Mais s’agissant de l’État d’Israël et sa politique d’expansion, Dominique Eddé affirme, à l’instar de nombreuses personnalité liées à ce pays : « J’aurais été farouchement antisioniste, si j’étais née juive » (p. 60), dénonçant le « mal innommable que les gouvernants de la plupart des pays démocratiques ont laissé faire et pour certains alimenté » (p. 63). Le positionnement intellectuel n’est guère meilleur, du point de vue arabe. « Pour des raisons qui tiennent, notamment, à l’absence de démocratie dans les pays du Moyen-Orient […] nos pays ne s’aventurent que rarement sur le terrain d’une mise en cause de « soi » qui consiste à prendre sa part des catastrophes de l’histoire » (p.75).
Dominique Eddé revient alors sur ce qui constitue la spécificité du monde arabe, à savoir la domination des esprits par l’idée de Dieu, dans la conception islamique. « Bien que foncièrement différentes, les sociétés arabes ont en commun, outre la langue, une même addiction à la fatalité. Au transfert des responsabilités à Dieu » (p. 66). Avec ce dernier mot nous sommes au cœur du débat, ou plutôt au cœur de la tragédie… où l’aveuglement le dispute au jusqu’au-boutisme dans le rejet de l’autre. Pourtant notre philosophe libanaise reprend cette idée selon laquelle, « il n’y a jamais eu de société arabe plus riche, qu’en temps de mixité. La perte de la présence juive dans les pays arabes est incommensurable » ( p. 62). De même reconnaît-elle avec l’historien Ilan Pappé que « Les juifs ont une contribution au monde beaucoup plus importante en tant que peuple sans État, qu’en tant que peuple doté d’un État » (p. 60). Comme pour confirmer ces dires, Dominique Eddé dédie à Franz Kafka, les derniers chapitres de son essai sous forme d’une longue lettre d’amour dans laquelle elle confesse son admiration pour le talent, chez lui, de « dire la souffrance avant de dire la raison…» (p. 86). Kafka avait demandé à son ami Max Brod de détruire tous ses manuscrits et dessins après sa mort, mais il n’a pas été obéi. « Si la mort ne vous a pas écouté, cher Franz Kafka, c’est que même vous n’avez pas réussi à traiter avec elle […] Les mots que vous vouliez tuer pour cause d’impuissance sont venus habiter dans nos vies avec une force inouïe » (p. 87). Plus loin encore notre auteure souligne la richesse intérieure des livres de Kafka, pour leur capacité à traduire « le ridicule et le grandiose de notre condition humaine », et pour débusquer « la vérité qui ne se trouve que sur les terres du mensonge ».
Dominique Eddé reprend à son compte cette manière de faire en déclarant : « Travailler à comprendre, c’est faire connaissance avec des monstres qui dorment en nous. C’est faire avec nos désirs, nos peurs… » (p. 119). Sans plus d’illusion elle dira aussi : « J’ai à mon actif d’avoir l’expérience de la guerre et de ses deux temps : celui de l’idéal et celui du deuil de l’idéal. Le second ouvrant, à mon sens, bien plus de portes que le premier » (p. 115).
Après avoir nourri les derniers chapitres de son livre d’une amertume froide à la manière de son modèle, avec des titres comme : Normalisation de l’incohérence, ou L’avilissement de la souffrance, titres qui disent assez l’absurde et l’inhumanité de cette guerre vécue par le peuple gazaoui, Dominique Eddé va chercher des raisons de garder confiance en l’homme. Pour commencer, il y a le pouvoir de résistance aux mensonges et aux forces de désintégration du numérique. « Le pessimisme n’est pas un handicap pour l’espoir, dit-elle, il en est même la condition nécessaire. C’est du pessimisme, désormais synonyme de lucidité élémentaire, que peut naître l’urgence de faire autrement » (p. 41).
Pour elle l’utopie raisonnable serait de « renforcer les frontières physiques et les faire tomber dans le domaine des rapports humains. Se donner le droit d’imaginer un monde où l’on puisse être israélien, libanais, jordanien, syrien ou palestinien dans un nouveau cadre. Une nouvelle mobilité » (p. 88). À un autre endroit elle en appelle à un sursaut psychique collectif : « Cette région ne sortira de l’ornière que le jour où l’on aura entamé, de tous côtés, un travail simultané de récapitulation, de renoncement et de redéfinition de la réalité » (p. 58). L’espoir demeure, malgré tout pour elle, qu’« au-delà de la chute suicidaire et criminelle d’Israël au présent, sonnera l’heure de son réveil. Allez savoir si, ce jour-là, le meilleur des deux peuples israélien et palestinien ne se trouvera pas pour finir, à la pointe d’un mouvement de résistance mondiale contre la déshumanisation dont ils auront fait l’expérience totale avant d’autres ? » (p. 107).
En attendant il nous reste d’admirer ce peu qui fait la beauté du monde. Dominique Eddé le repère dans le spectacle d’un coucher de soleil sur la mer du Liban, « la même qu’à Gaza » et dans l’action de ceux qui œuvrent pour la vie : « Merci aux journalistes et aux soignants de Gaza qui sont à la beauté ce que la lumière est au ciel en cet instant » (p 122).
Jean-Charles Roux
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