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N’être plus qu’un objet. La tentation d’oublier la vie de Jean-Michel Besnier. Collection « Technologia ». Editions Hermann, 6 rue Labrouste, 75015 Paris.

https://www.editions-hermann.fr/

Professeur d’université et spécialiste de la philosophie des techniques, Jean-Michel Besnier prend, dans ce dernier essai au titre presque oraculaire, la voix du lanceur d’alarme. Là où l’histoire de la philosophie s’est longtemps ordonnée autour de la grande querelle du matérialisme et de l’idéalisme, le XXIe  siècle semble déplacer la ligne de partage : ce n’est plus seulement la matière ou l’esprit qu’il s’agit de penser, mais l’étrange pouvoir des objets sur nos existences. Il s’agit de prendre acte d’un véritable changement de paysage intellectuel. Née du refus d’« un monde de la servitude que symbolise l’attachement aux objets » (p. 105), la philosophie se voit rappelée à sa plus ancienne mission : interroger ce qui se donne pour évident, dénoncer les mensonges du monde.

Pour nourrir cette réflexion, l’auteur convoque les découvertes récentes des sciences, et plus particulièrement celles de la physique quantique, qui « a bousculé le confort intellectuel des philosophes » (p. 121) en réfutant l’opposition entre sujet et objet. Avec elle vacille l’assurance cartésienne, tandis qu’affleure une aporie nouvelle : qu’est-ce donc qu’un objet quantique ? Une « fonction d’onde » ? Une présence incertaine, suspendue aux confins du réel ? L’expérience du chat de Schrödinger agit ici comme une fable vertigineuse : elle trouble nos catégories, défait nos évidences et nous oblige à regarder en face cette question

presque impensable : peut-on être à la fois vivant et mort ?

Dans le monde saturé des nouvelles technologies, l’objet ne se borne plus à servir : il console, rassure, accompagne, parfois même se substitue. Il promet de calmer nos inquiétudes les plus sourdes et de détourner notre regard de cette finitude que nous préférerions oublier. Besnier s’appuie ici sur le psychiatre Serge Tisseron, qui distingue quatre fonctions de l’objet : utilitaire, testimoniale, complice et affective. Mais l’intimité que nous nouons avec nos smartphones et nos objets connectés est si profonde qu’elle finit par toucher le noyau même de notre personnalité, l’altérant peut-être sous couvert de l’assister.

Un doux poison, en somme, administré au quotidien.

Quel antidote opposer, alors, à cette tentation de se dissoudre dans les choses ? Jean-Michel Besnier répond par la grâce paradoxale du rire, apanage des mortels face aux dieux de l’Olympe. Déjà, les films de Jacques Tati faisaient entendre, dès les années 1950, la musique comique et inquiétante d’un monde livré aux automatismes, où les machines promettaient le confort tout en dessinant l’enfer discret de la modernité. Rire, dès lors, ce n’est pas seulement se divertir : c’est marquer une distance, refuser d’être dupe des écrans factices et des robots compatissants. C’est opposer à la froide séduction des dispositifs techniques la vulnérable grandeur de l’humain, et rire encore « pour congédier le mépris de soi que traduit l’obsession de se fondre dans les objets ».

Il en résulte un essai d’une clarté rare, traversé d’une inquiétude salutaire : assez lucide pour dissiper les ombres du fatalisme, assez confiant pour ne pas céder aux facilités d’un désenchantement sans issue.

Au terme de ce parcours, La tentation d’oublier la vie se révèle bien davantage qu’un essai sur notre rapport aux objets : c’est une méditation sur ce qui, en nous, consent ou résiste à sa propre disparition. En rappelant que la technique ne saurait tenir lieu d’expérience sensible, de pensée critique ni de conscience de la finitude, Jean-Michel Besnier rend à la philosophie sa tâche la plus haute : maintenir l’humain en éveil. Contre la fascination des machines et le désir secret de s’effacer en elles, il fait du rire une forme de résistance — modeste, fragile, mais décisive —, le signe persistant que l’homme demeure vivant, lucide et libre.

                                                                                       Fabienne Leloup

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