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Descartes ou le miroir aux fantômes par Robert Redeker. Les éditions du Cerf. 

https://www.editionsducerf.fr/

Il y a les philosophes du quotidien qui délivrent de proche en proche des mots de consolation proposant une autre façon de voir les choses quand la vie devient amère. Il y a aussi les grands philosophes, au-delà du temps et de la géographie, Platon, Confucius, Descartes, dont la sagesse lumineuse vient « restaurer puis maintenir l’ordre dans l’âme et dans la cité ».  Tel est le sujet du dernier livre de Robert Redeker, Descartes ou le miroir aux fantômes, livre particulièrement riche pour comprendre l’influence que ce dernier a eu dans la philosophie du XXème siècle, dont nous sommes les enfants, qui a vu défiler nombre de prophètes et de magistères visant à nous libérer, de bonne foi, du voile de nos aliénations mentales. L’auteur des Méditations métaphysiques, se révèle, il y a quatre siècles, comme l’initiateur du renouveau de la philosophie occidentale, plaçant sa réflexion au-dessus des conventions chrétiennes médiévales ce qui lui donne les moyens d’une approche radicale des rapports de l’homme avec le monde. A partir de ce raisonnement, toute la pensée contemporaine viendra  à se constituer, jusque dans ses formes les plus extrêmes.

Cela commence par la question du moi, que Descartes considère comme le résidu irréductible de son travail de doute. Par cette opération, le sujet pensant va s’affranchir des caprices de la subjectivité pour accéder à la qualité supérieure de l’égo en tant que « réceptacle de l’universel » (p. 20). Cependant, tel est le paradoxe souligné par Redeker, en procédant au nettoyage complet des acquisitions ataviques, ou résultantes de l’éducation, Descartes permettra aux philosophes de l’ère moderne de s’estimer légitimes pour démanteler les discours anciens auxquels les notions de vérité en soi et d’essence, restaient toujours attachées. Aux yeux de Robert Redeker, le mécanisme de la pensée moderne doit tout à Descartes quand elle se place sous la bannière du  subjectif. De fait, en parallèle aux grandes tragédies de l’histoire, pour s’en tenir au XXème siècle, la fine fleur de l’intelligentsia française, va s’appliquer, au nom du moi, à la remise en cause des valeurs issues de la tradition. Dada et le Surréalisme seront les précurseurs puis bientôt les chantres de l’existentialisme et toutes les petites mains de « déconstruction », cette façon de saisir la réalité qui recevra dans les années soixante-dix, de l’autre côté de l’Atlantique, le label un peu ironique de « french theory ». Dernière application de ce travail de démolition : la rébellion portée par les mouvements woke, spécistes et autres idéologies de l’ « antihumanisme », du cas particulier… tous animés de la même « passion d’ingratitude envers nos devanciers » (p. 24) ! À l’image de l’année 1789 dont la prise de la Bastille inaugure symboliquement, pour Michelet, une nouvelle ère de l’Histoire, l’année 1637 voit le départ d’un nouvel âge en philosophie, relatif à la publication du Discours de la méthode, car cet ouvrage met à bas l’ancien édifice des connaissances transmises en Sorbonne « du seul fait que ces dernières dépendaient toutes de la métaphysique » (p. 34). De ce fait, aux yeux de Robert Redeker, Descartes devient le « fondateur du savoir moderne, c’est-à-dire de l’auto-fondation ». Notre auteur n’hésite pas à affirmer que si Descartes continuait à voir dans le moi une création de Dieu, l’homme moderne, cet arrière-petit-neveu de Descartes, se vivra, laissant tomber Dieu comme étant sa propre œuvre ».

Le constat s’impose aussi sec qu’un coup de maillet : « Le mirage anthropologique moderne prend racine dans les livres de Descartes : finalement, je suis mon œuvre » (p. 45).

Dès lors Le miroir aux fantômes donne les moyens à Robert Redeker de briser des lances contre  les tenants de la nouvelle anthropologie ne cachant pas sa « haine de l’homme, de la civilisation, de l’art…, mais portée au fétichisme de la nature, du paganisme… » (p. 67). Les chantres de cette nouvelle morale s’appellent Donna Haraway, inspiratrice sur la côte californienne des différentes expressions de la pensée woke, et surtout chez nous, ses inspirateurs dans les années quatre-vingt : Derrida, Foucault, Deleuze, Lyotard, Bourdieu, se prévalant de Heidegger et d’Althusser dont la grande influence trouvera un terrain favorable dans le monde de la culture et des milieux universitaires et parmi toute une génération d’intellectuels… Redeker dénonce avec vigueur l’apriori de ces différents discours nourris de formulations négatives : « De ces refus préjudiciels s’écoulent des refus sociétaux et politiques… contre la conception traditionnelle judéo-chrétienne de la famille, contre le colonialisme, contre la hiérarchisation des cultures, civilisations, et religions, et par-dessus tout, contre l’Occident… » (p. 73).  Telle est la thèse qui éclaire le livre de Michel Foucault Les mots et les choses, lequel ne cache pas sa jubilation à prophétiser la « mort de l’homme », de l’homme occidental (p.74) !

Le livre de Robert Redeker dénonce les idiots de la pensée moderne, adeptes de cet « antihumanisme devenu courant dans la pensée contemporaine, issu de la confluence d’un certain marxisme (Althusser) et de la déconstruction (Derrida, Foucault, Deleuze) » (p. 61) et de tous les adeptes, aujourd’hui, tenant de la « post-vérité , de la vérité alternative et des possibilités de l’intelligence artificielle » (p. 81) .

En opposition à ces formes de discours délibérément transgressifs, notre auteur se fait le chantre d’une  conception traditionnelle de la philosophie, dans le prolongement de celle de Descartes : « la philosophie c’est la culture en tant qu’elle est irriguée, depuis ses racines, par la métaphysique » (p. 96). Même conception, formulée en d’autres termes, quelques pages plus loin : « La philosophie produit un fruit des plus précieux : l’esprit augmenté » (p. 104).

Avec Descartes c’est une véritable révolution copernicienne de la pensée qui s’est produite au cœur du XVIIème siècle dont le propre initiateur n’avait sans doute pas pris toute la mesure. Redeker voit là, en réalité, deux conséquences essentielles qui viendront à s’imposer à notre époque : « la mort de Dieu, et l’avènement du moi absolu », cette dernière notion résultant de la première. Le principe du « moi absolu » définit l’attitude du sujet pris dans la masse à s’ériger en arbitre de sa propre vie, à en fixer les règles… Maurice Merleau-Ponty avec son « Je suis la source absolue ! » avait déjà donné le ton en 1945. L’influence de Sartre, au lendemain de la 2nde Guerre mondiale, qui se prolongera sous différents aspects dans l’effervescence de mai soixante-huit nourrira la même volonté d’indépendance transgressive et narcissique. Les conséquences s’ensuivront progressivement sous la forme de toutes ces mutations sociologiques caractéristiques de notre temps. Ce qui conduit Redeker à se prononcer sur la morale des temps présents : « Les obstacles éthiques à l’avortement, au mariage homosexuel, à la Procréation pour autrui, à la Gestation pour autrui, à l’euthanasie, cèdent les uns après les autres devant l’évidence de la légitimité égoïste… » (p. 167). De fait, Robert Redeker pose l’inventeur du cogito au cœur du paradoxe qui définit notre modernité : « En instituant l’évidence et la certitude comme critère de vérité Descartes ouvre l’ère du règne du sujet » (p. 174). Finie la notion d’accomplissement comme la concevait la tradition chrétienne, place à la notion d’épanouissement, déclinée aujourd’hui jusque sous les formes les plus aberrantes !

Pourtant il y a chez Descartes une quête de rationalité concernant la transcendance qui n’entre guère dans les goûts de nos contemporains : « Il est en avance partout, se plaît-on à clamer, excepté quand il prouve Dieu… Nous autres, modernes et progressistes… serions bien au-dessus de ces enfantillages » (p. 204). Reprenant l’argumentaire de Descartes, Redeker aboutit à cette conclusion : « La logique est une échelle qui nous conduit à Dieu », ce qui le conduit à utiliser cette formule vaste comme le monde et propre à réveiller en nous le sens métaphysique de l’existence : la « logicité de Dieu » (p. 203).

Pour Robert Redeker il ne fait aucun doute que l’auteur des Méditations nous apporte, « à condition de réapprendre à lire, le contrepoison  à  la bêtise, l’oubli, la résignation… » en un mot contre les pollutions morales produites par la modernité dont, cependant Descartes est le père spirituel (p. 244) !  Tel est l’espoir des esprits éclairés qui croient toujours dans le surgissement de la raison et du bon sens réconciliés pour rétablir ordre et équilibre en notre temps. S’adressant à nous, le propos de Descartes nous offre ainsi, à nouveau, cette possibilité d’un « recommencement ». Grâce à lui « la vérité, l’essence, le Logos, l’insularité de l’homme, sans omettre ces deux refoulés : l’âme et Dieu, peuvent à nouveau retrouver leur visibilité dans la pays de la pensée » (p. 253). Il ne s’agit, rien moins, que de « réanimer la philosophie… Tu peux le faire, tu dois le faire, toi philosophe de l’avenir » (p. 22).

                                                                                     Jean-Charles Roux

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