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Histoire de la Grande Profession de 1778 à 1960. Une seule filiation, une seule transmission par Eric P. Bahne von Krauss. Les Cahiers Libertate. Editions Modestia.

https://www.editionsmodestia.com/

Outre les archives de la Ve  Province du Régime Rectifié, Eric P. Bahne von Krauss exploite dans ce livre les dépôts conservés par différents collèges de Profès et Grands Profès, la classe secrète voulue par Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824) et finalisée avec le soutien de Frédéric Rodolphe Salzmann (1749-1821) dans un troisième grade de Grand-Profès-Réau+.

L’intérêt de ce livre est multiple. Eric P. Bahne von Krauss veut avant tout affirmer la permanence d’une filiation et d’une transmission à travers cette classe secrète depuis le début du XIXe siècle, mais les archives étudiées, dont il nous propose de nombreux extraits pour étayer son propos, ouvrent sur d’autres sujets passionnants, notamment doctrinaux.

Pour son orientation et pour son imprégnation doctrinale du Régime, la Grande Profession apparaît dans ce livre comme indispensable à la compréhension du Régime Rectifié, connu comme Régime ou Rite Ecossais Rectifié, une appellation toujours rejetée par Jean-Baptiste Willermoz. L’appellation de « Grand-Profès Réau+ » peut être également trompeuse, en effet l’instruction correspondante, Esprit et Vérité ou religion des consacrés, rédigée par Frédéric Rodolphe Salzmann, publiée chez le même éditeur, relève d’un christianisme intérieur très dépouillé davantage que de la doctrine de la Réintégration et le Grand-Profès Réau+ n’est nullement Grand-Profès et Réau+, ce qui exigerait une série d’ordinations étalées dans le temps et surtout la réussite d’une suite de grandes opérations « théurgiques ». L’intérêt de ce troisième grade de la classe secrète est ailleurs.

Les relations complexes, les divergences et les convergences entre les différents collèges de Lyon, Strasbourg, Zurich… et les collèges allemands, tournent souvent autour de la doctrine dite des rotations, pour réincarnations, prônée notamment par Charles de Hesse et son équipe, rejetée avec force par Willermoz, Salzmann et leurs successeurs. Dans ces échanges, apparaît un personnage essentiel et peu connu, Jean-François Ehrmann, porteur de l’orthodoxie doctrinale après le départ de Willermoz et Salzmann au sein du collège de Strasbourg et très réticent face aux nombreuses tentations de digression qui intéressent des membres d’autres collèges. Le choix des extraits de lettres ou autres documents opéré par Eric P. Bahne von Krauss illustre parfaitement, les tensions générées par l’irruption progressive de cette doctrine dans les débats et la résistance offerte par le collège de Strasbourg qui s’affirme alors comme gardien de la tradition willermoziste, légitimé par le troisième grade de Grand-Profès Réau+ que les autres collèges ignorent, parfois soupçonnent.

Un autre aspect intéressant posé par ces échanges, et qui dépasse la simple cas du Régime Rectifié, est la place et la fonction des archives dans la construction de la légitimité. Nous avons vécu depuis le début du siècle dernier une hypertrophie de la notion de filiation, associée à la détention d’archives, qui ne sont pas toujours, loin s’en faut, dans les mains des bonnes personnes. Les archives ne sont pas indispensables au processus initiatique, elles sont par contre très utiles pour saisir les contextes et les enjeux de sa mise en forme et en œuvre. Pour le cas spécifique du Régime Rectifié, l’obtention, la détention, la protection des archives fut, et demeure encore aujourd’hui, un enjeu, peut-être exagéré, qui divisa les instances diverses du Régime. Là encore, les échanges sélectionnés par Eric P. Bahne von Krauss, mettent en évidence la construction des positions des uns et des autres, pour accéder aux archives ou au contraire les préserver. Cette préservation de la doctrine willermoziste et de son expression dans le Régime Rectifié, aboutit à un rejet ou au moins une grande méfiance envers toute pensée ou tradition distincte, des Frères asiatiques aux kabbalistes en passant par les alchimistes ou autres. On peut s’interroger sur ce repli mais le contexte historique de l’époque, les connaissances limitées d’alors, notamment sur la construction, très politique, du christianisme à partir du IIIe siècle, les agitations courantes du microcosme ésotérique européen, des facteurs personnels également, permettent de le comprendre. En tous les cas, bon an, mal an, ce repli a permis la préservation d’une tradition et d’un dépôt qu’il convient aujourd’hui de prendre en compte.

La dernière partie questionne les prétentions de légitimité de certaines instances des RER en activité, notamment celles du Grand Prieuré Indépendant d’Helvétie. Ces interrogations ne sont pas nouvelles, elles resurgissent plus ou moins régulièrement mais, cette fois, elles sont examinées au regard de ce que peuvent dire ces archives jusqu’alors ignorées. Eric P. Bahne von Krauss dénonce manquements, oublis, mensonges et abus, accumulés au fil des décennies et tissant un voile sur la réalité historique. Notons que ce n’est pas spécifique au Régime Rectifié. En réalité, cela fait partie de la vie même des sociétés dites initiatiques qui n’ont pas besoin de frontières nettes entre les faits et les mythes.

Ces apports doivent être pris en compte, ils ne remettent pas en cause la qualité du travail accompli au jour le jour par les différentes expressions du Régime Rectifié qui connaît plutôt un renouvellement et un essor précieux depuis quelques décennies. Il faudra quelques années, peut-être des décennies, pour étudier les archives considérées dans leur ensemble et dans leurs contextes respectifs.

Ce livre, composé d’extraits significatifs, invite les chercheurs, historiens notamment, à se pencher de nouveau sur certains points qui semblaient acquis.

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