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Métaphysique des contes de fées de bruno Bérard et Jean Borella, Editions L’Harmattan.

Le titre évoque irrésistiblement le célèbre essai de Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, pour mieux s’en distinguer :

« Quoi qu’il en soit, avertissent les auteurs, force est de constater que ce qu’une psychanalyse attend du conte de fées est assez loin de ce qu’en espère une herméneutique métaphysique. Non qu’il faille nécessairement en répudier les affirmations : que le conte, comme le dit Bettelheim, serve à l’enfant pour dire (et donc penser d’une certaine manière) ce qu’il ne fait encore que pressentir de la vie, n’est pas douteux (ce qui est vrai, d’ailleurs, de beaucoup d’autres manifestations culturelles : chants, danses, coutumes, vêtements, etc.). Mais une métaphysique des contes de fées est en attente d’autre chose. Elle fait l’hypothèse, autrement dit elle croit, que ce qui s’énonce dans le conte pointe aussi vers une réalité proprement spirituelle, et non seulement vers la formation psychologique de l’enfant. Elle suppose donc que l’être humain est appelé à un destin spirituel, c'est-à-dire à réaliser ce à quoi le destine sa nature théomorphe. Car il faut enfin le dire : l’homme est un « être-pour-Dieu » et, par rapport à cette vocation, il est toujours un enfant, un novice, un apprenti. À travers les péripéties du conte, que tout le monde peut comprendre au niveau le plus ordinairement humain (mais un ordinaire ponctué d’extraordinaire) s’annonce, et se dépose dans l’inconscient spirituel de l’auditeur, le savoir le plus profond sur les étapes et les événements de son devenir divin, sur cette transformation mystérieuse par quoi l’âme apprend peu à peu à connaître ce qu’il en est de Dieu en elle. »

Les auteurs ne proposent pas une théorie générale des contes, probablement impossible sauf à réduire considérablement les fonctions et les portées des contes.  Ils reconnaissent la valeur de la voie du particulier. Dans un premier chapitre, ils rendent compte toutefois des principales tentatives faites en ce sens, distinguant entre le mythe, « originel » qui indique « toujours comment quelque chose est né », la légende, plutôt « historique » et le conte « intemporel » qui « afficheront d’emblée la fiction » pour mieux véhiculer une vérité « universelle », relative à l’Un. Les frères Grimm, Marie-Louise von Franz, Betteilheim ont ainsi contribué à penser les contes de fées.

Bruno Bérard et Jean Borella retrace les grandes étapes de la constitution des contes de fées comme matériau avant de s’intéresser aux différentes définitions proposées. Ce faisant, ils identifient un aspect essentiel du conte :

« Le conte sera plus à même de proposer des symboliques plus anthropologiques (dépassement de soi, passage d’un âge à un autre, transgression radicale, accès à l’amour au sein d’un couple) que sociétale et, à ce titre, fondées dans la verticalité d’une cause ou raison transcendante et donc plus directement aptes à interprétation métaphysique. »

Se pose ensuite la question des degrés d’interprétation. Trop souvent, l’interprétation psychanalytique est aujourd’hui retenue comme seule possible or elle n’est qu’une dimension parmi d’autres et non la plus profonde :

« Ainsi l’Oedipe ou le sexe pourront être des interprétants « intéressants » de la psyché en psychanalyse freudienne, mais aucunement les derniers interprétants possibles ; le sexe lui-même peut être interprété à son tour. On peut d’ailleurs lire chez Freud, la réduction du symbole au symptôme : « dès l’instant où l’on reconnaît, à un comportement par exemple, au moins deux significations dont l’une se substitue à l’autre en la masquant et en l’exprimant à la fois, on peut qualifier de symbolique leur relation ». Il s’agit bien ici d’un simple symptôme, deux significations se renvoient l’une à l’autre, dont il se trouve que l’une sera consciente et l’autre inconsciente. »

Les auteurs distinguent les interprétations « météorologiques » ramenant tous les éléments du conte au grand drame cosmique, les interprétations « ésotériques » qui constituent une approche progressive d’un mystère, les interprétations « psychanalytiques », les interprétations « initiatiques » et les interprétations « métaphysiques », ultimes et radicales, même si plurielles, « qui emmènent la pensée au bout d’elle-même, là où, faute d’interprétation ultérieure possible, le seul dépassement possible du discours métaphysique est son propre effacement, son autoabolition.  On quitte alors le domaine de la conceptualisation des choses pour celui de la pure contemplation. ».

La seconde partie du livre est consacrée aux interprétations métaphysiques approfondies de trois contes : La jeune fille sans mains – ce que fait le Vieux est toujours bien fait – Le grand ogre et le petit poucet. Ce travail d’interprétation, qui ne cesse de viser l’ultime, se montre d’une très grande richesse opérative. Un exemple significatif avec le célèbre épisode des bottes de sept lieux enfilées par le petit poucet pour fuir la maison de l’ogre :

« C’est le dernier épisode du combat. Dans cet épisode, ce ne sont plus les enfants de l’âme spirituelle qui sont délivrés de la convoitise pervertissante et du poids de l’avidité dévorante, mais c’est l’âme désirante elle-même qui est dépouillée de sa puissance. Si la puissance de l’âme désirante est figurée par les bottes de sept lieues, c’est qu’en effet le désir est ce qui porte instantanément vers son objet, si éloigné soit-il. C’est maintenant l’eros voyageur, l’eros au pas rapide, et rapide comme le vent de l’Esprit, qui s’assujettit à l’intellect, comme les bottes de l’ogre géant s’assujettissent à la petitesse apparente du Poucet. Désormais l’ogre de l’âme est endormi, sa voracité est transmuée en médiation angélique : elle n’est plus désir de possession, mais vol de l’ange, lien messager d’amour et de connaissance au service du Roi des Rois. »

Voici donc une contribution subtile et profonde à l’étude des contes de fées, contribution qui restitue aux contes leurs fonctions traditionnelles de révélation et de transmutation, bien au-delà de ce que le XXème siècle réducteur aura réservé à ce trésor multiple.

L’Harmattan, 5-7 rue de l’Ecole Polytechnique, 75005 Paris, France.

www.librairieharmattan.com

 

 

          

Tag(s) : #Tradition
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