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         Voici une sélection de livres essentiels pour les voies d’éveil. Les textes présentés ci-après sont des classiques des philosophies de l’éveil et sont porteurs des fondements des approches directes.
 
Le Soûtra de l’Estrade du Sixième Patriarche Houei-Neng de Fa-hai, Editions du Seuil, collection points-sagesse.
 
         Le soûtra de l’estrade est considéré comme le texte fondateur de l’école Tchan du Sud.
         Il s’agit d’un commentaire du Patriarche Houei-Neng (638-713) qui incarne la voie subitiste mais aussi l’illumination du laïc. C’est dire l’importance de l’enseignement véhiculé par ce texte simple et tranchant, dans le pur esprit du Tchan. Cet enseignement exprime le fait que celui qui contemple sa propre essence est Bouddha.
         La traduction de Patrick Carré et ses commentaires restituent pleinement le détachement, la froide lucidité, la profondeur et l’humour particuliers de cette école.
 
         Tout est dépourvu d’existence réelle ;
         Il est impossible de voir le réel.
         Qui voit le réel voit, pour sûr,
         Mais en aucun cas le réel.
 
         Si l’on pouvait exister dans le réel,
         Libre des conventions, l’esprit serait le réel.
         Tant que l’esprit n’est pas libre des conventions,
         Il n’est pas le réel : où se trouverait-il ?
 
         Les êtres animés connaissent le mouvement ;
         Les êtres inanimés, eux, ne bougent pas.
         Qui s’exerce aux pratiques immobiles
         Reste immobile comme un objet inerte.
 
         Qui voit le réel et ne bouge pas.
         Ajoute l’immobilité au mouvement.
         L’immobilité, c’est l’immobilité,
         L’inertie sans Bouddhas ni êtres ordinaires.
 
         Qui peut correctement discerner les apparences
         Ne dévie point de la vérité première ;
         L’illumination que lui procure cette vision
         Est l’activité même de l’évidence du réel.
 
Cet extrait des gâthâs, laissés par le maître à ses disciples indique la volonté de n’aller qu’à l’essentiel et de mettre de côté tout ce qui ne permet pas la saisie immédiate de ce qui est :
 
         Les vues fausses sont le monde
         La vue juste le transcende
         Assénez un grand coup à ses deux choses
         Et ce sera comme l’essence de l’Eveil.
 
Patrick Carré précise dans son commentaire cette expérience non-duelle :
 
         « A quoi donc, dans le flot paisible de l’état naturel, faudrait-il renoncer ? A rien, car rien n’existe réellement, et le renoncement non plus. Ce renoncement au renoncement porte le nom de « grand renoncement », que Houang-po définit ainsi : « Le grand renoncement consiste à totalement abandonner les notions d’intérieur et d’extérieur, de corps et d’esprit, jusqu’à être comme l’espace vide où il n’y a rien à quoi s’attacher par appropriation. Alors quand seules existent des réponses à des objets précis dans un certain environnement, l’oubli total du sujet et de l’objet, voilà le grand renoncement. » »
 
         L’absence de pensée, la présence à soi-même, le silence, le vide constituent les fondations de la pratique subitiste. Car le rien ne se conquiert pas sans pratique.
         Pour l’œil « tantrique », les cinq agrégats sont les cinq Bouddhas centraux de tout mandala, de même que les passions, dans leur fondamentale pureté, apparaissent comme la clarté lumineuse et colorée des cinq sagesses. « Voici dit le Maître, dans les passions, l’Eveil » : il suffit pour ce voir de « retourner à la source ».
         Bien vus, l’ignorance est connaissance, le désir discipline et la haine recueillement. Rien n’échappe au vide, répète la prajnâ, pas même le néant et ses résolutions en l’être et ailleurs. » 
        
Entretiens de Houang-po, maître Tch’an du IXème siècle. Présentation et traduction du chinois de Patrick Carré. Editions Le Seuil, collection points-sagesse.
 
         « L’apparition des Bouddhas dans les univers de tous les espaces est pareille à l’éclair : on voit tout ce qui rampe et vit comme un reflet, et les innombrables univers de tous les espaces comme une goutte d’eau dans la mer ; on y entend toutes les méthodes très-profondes comme une fantasmagorie, l’indifférenciation des esprits, l’indifférenciation des réalités, aussi bien que des milliers de soûtras et de traités. Tout cela dépend de votre seul esprit, lorsqu’il est à même de ne s’approprier aucun de ses attributs. C’est en ce sens qu’il est dit que :
         « Dans cet état d’esprit un,
         Les expédients s’appliquent à l’ornementation. »
 
         Cet extrait donne l’orientation général, non dualiste, des entretiens avec Houang-po qui invite à de détacher des « caractères particuliers » que l’on confond avec l’essence. Houan-po insiste sur les « silencieuses coïncidences », la réalisation, la saisie, l’actualisation du Réel, sur la recherche de l’esprit. Celui qui contemple l’esprit est le Bouddha.
         Pour Houang-po, note Patrick Carré, le véritable Bouddha est le Réel, le Bouddha relatif, éveillé par rapport aux autres, rêveurs ou dormeurs, est encore un obstacle. Il conduit le pratiquant à la vision de l’essence, soi tà l’expérience de la vacuité.
 
         « Il suffit aux adeptes qui veulent connaître une formule secrète essentielle de ne rien accrocher à leur esprit. Quant on parle du véritable corps absolu du Bouddha, on le compare au ciel. Il est métaphorique de dire que le corps absolu occupe l’espace céleste, que cet espace est le contenant du corps absolu. Ils ignorent que le ciel est le corps absolu, que le corps absolu est le ciel. Quand on affirme l’existence du ciel, le ciel n’est plus le corps absolu. Quand on affirme l’existence du corps absolu, ce corps n’est plus le ciel. Il suffit de ne pas expliquer conceptuellement le ciel pour que celui-ci soit le corps absolu et de ne pas expliquer conceptuellement le corps absolu pour que celui-ci soit le ciel. Il n’y a pas de différence entre le Bouddha et les êtres vivants, pas de différence entre le samsara et le nirvana, pas de différence entre les passions et l’Eveil. « Qui s’est détaché de tous les caractères particuliers est Bouddha. » »
 
La saveur du Zen. Poèmes et sermons d’Ikkyû et de ses disciples traduits et commentés par Marise et Masumi Shibata, Editions Albin Michel, collection Spiritualités vivantes.
 
        Ikkyû (1394-1481) demeure un maître très particulier dans l’histoire des philosophies de l’éveil. Il incarne magnifiquement à la fois la rigueur et la liberté de la voie.
         Moine dès l’âge de six ans, il fut placé à la tête du temple Daïtoku-ji. Ses transgressions de la morale faite de préjugés et son originalité le rendirent célèbre. Il joua un rôle majeur dans l’expression de la voie du thé et dans celle des jardins.
         Le livre rassemble des textes originaux, grands kôans traditionnels décryptés par Ikkyû et commentés par ses disciples, des poèmes superbes d’Ikkyû et de Sengaï, des textes qui posent les fondements de la cérémonie du thé ou les règles des jardins philosophiques.
 
         « Si on abandonne les pensées perverses, tout en vivant on ne sent pas son ego. Alors, soi-même ressemble à l’espace vide. C’est lui qui entend des milliers de sons. Expliquons plus avant. Si on cherche du matin au soir ce qui entend malgré le Non-ego. Je dis « connaître », mais cette connaissance n’est pas un surgissement. Je dis « n’est pas un surgissement », mais cela ne signifie pas simplement qu’on ne connaît pas. J’explique cette Connaissance à l’aide de la parabole suivante : généralement on oublie son propre visage, mais cela ne signifie pas qu’on n’a pas de visage. »
         Avec Ikkû, nous sommes dans le Zen le plus classique, c’est-à-dire dans l’inattendu, le pur instant créateur, la beauté de toute chose, la vacuité de toute chose, la beauté de la vacuité, la vacuité de la beauté.
 
         Sans attachement
 
         Mon corps,
         Qu’il soit incinéré,
         Qu’il soit enterré,
         Qu’il soit abandonné dans les champs,
         Qu’il nourrisse un chien émacié,
         Ça m’est égal.
 
         Ce poème d’Ikkyû est à rapprocher de celui-ci, de Sengaï :
 
         Roseau
 
         L’eau pure coule
         Au milieu des roseaux :
         Actes de bien et actes de mal.
 
Soûtra de la Liberté inconcevable. Les enseignements de Vimalakîrti, Editions Fayard, collection Trésors du bouddhisme.
 
         Le Vimalakîrti est un grand roman poétique qui met en scène des bodhisattvas recevant l’enseignement de ce maître de la liberté inconcevable. Ce texte fait partie des écrits exemplaires du Grand Véhicule. Il parle à tout être en quête.
         Patrick carré, le traducteur, indique que Vimalakîrti « incarne et prouve l’impossibilité du soi, du moi et de toutes les fictions égoïstes ; sa vie, consacrée à « sauver l’homme », à « sauver l’Autre », démontre et défait la petitesse naïve des vies mal envisagées, des contre-vies. Sa parole est la parole du Bouddha, ou plutôt, elle est le Dharma lui-même, le Réel et la vérité du Réel, car, ainsi qu’on pourra le lire au chapitre V du soûtra, « atteindre l’Eveil du Bouddha, faire tourner la roue des enseignements et entrer en nirvâna sans renoncer à la voie des bodhisattvas, c’est la pratique du bodhisattva. » »
 
         Vimalakîrti :
 
         « Je vois le Bouddha exactement comme je vois ma propre Apparence réelle.
         Je vois que Celui qui Vient de l’Ainsité ne vient pas du passé, qu’il ne se rend pas dans l’avenir et que, à l’instant présent, il ne dure pas un instant.
         Je ne vois pas de forme matérielle, pas d’ainsité de la forme, ni d’essence de la forme. Je ne vois pas de sensations, de représentations, de formations ni de consciences. Je ne vois pas d’ainsité de la conscience du Tathâgata, ni l’essence de sa conscience.
         Son corps n’est pas le produit des quatre grands éléments ; il évoque plutôt l’espace vide.
         Il n’accumule pas d’actes liés aux six sources de la perception car il transcende les sens et l’esprit.
         N’habitant pas le triple monde, il est totalement dégagé des trois types de souillures.
         Conformément aux trois portes de la liberté, il détient les trois sciences claires à égalité avec l’ignorance.
         Ni un ni multiple, ni même ni autre, ni saisissable ni néant, ni immanent ni transcendant, ni immanent-et-transcendant, il transforme pourtant les êtres.
         Je le vois s’éteindre dans la paix sans s’y éteindre à jamais.
         Ni ceci ni cela, ni pour ceci ni pour cela, il est inconnaissable et nulle conscience ne peut en faire son objet. »
 
Soûtra de l’Entrée à Lankâ, traduction Patrick Carré, Editions Fayard, collection Trésors du bouddhisme.
 
         Lankâ, c’est Ceylan, ou Sri Lanka. C’est aussi et surtout une citadelle inaccessible au sommet d’une montagne toute de pierreries, au cœur d’une mer, métaphore du Grand Réel. Entrer à Lankâ, c’est pénétrer l’Eveil.
         Ce livre relate les dialogues entre Bouddha et son disciple Mahâmati tout au long du voyage vers Lankâ. Ces dialogues s’organisent autour d’une expérience fondatrice : « Tout est esprit : le monde et le moi se ramènent à des contenus de conscience, des perceptions et des activités psychiques. ».
         Mahâmati met en avant la pensée du sage indien Kapila, fondateur du courant Sâmkhya. Les réponses du Bouddha visent à traverser le système Sâmkhya, mais aussi les bouddhismes conçus et finalement tout système et tout commentaire. Le jeu de la pensée et de la contre-pensée vise à conduire de vacuité en vacuité vers la Parfaite Lumière.
         Patrick Carré, balayant les prétentions des réducteurs en tout genre rappelle que :
 
« Le Lankâ dit très clairement que non seulement tout est vide, mais que tout est esprit, et que l’esprit, bien entendu, est vide aussi. (…)
La claire lumière et toutes les visions pures s’élèvent contre le nihilisme en restant toujours fidèles à la vérité absolue, la radieuse fraîcheur du vide, non duelle, transparente, égale : les expressions « vacuité » ou « claire lumière » en tant que concepts à la mode ne sont rien d’autre, le plus souvent, que des gadgets aussi peu philosophiques que mystiques juste bons à faire parler jusqu’à plus soif. (…)
Reconnaître l’inexistence du soi individuel et du soi des choses, c’est réaliser la vacuité, c’est être bouddha. La bouddhéité est une citadelle – la même que Lankâ – où l’on accède par trois portes au terme de trois extases appelées les « trois portes de la libération », qui représentent en fait la manière « vacuiste », sinon « mahayaniste », de méditer sur les quatre nobles vérités. La première porte, dite « du vide » s’ouvre en contemplant les attributs « vides » et « sans soi » de la vérité de la souffrance dans une méditation qui, s’appuyant sur la production interdépendante, évacue les idées de « moi » et de « mien ».
La deuxième porte de la libération, dite du « sans-caractéristiques », repose sur la contemplation des quatre attributs de la vérité de la cessation : la cessation elle-même, la pureté, l’inconcevable et l’éloignement absolu ; ainsi que sur dix « inapparences » qui pourraient décrire le nirvâna : que dans cet état de liberté parfaite il n’y a rien de tel que la forme, le son, l’odeur, la saveur, la texture, le masculin, le féminin, la naissance, la durée et la cessation.
La troisième porte de la libération, la porte du « sans-souhaits », est une extase qui a pour objets les attributs « souffrance » et « impermanence » de la vérité de la souffrance, de même que les quatre attributs de la vérité de l’origine : les causes primaires et secondaires de la souffrance, sa genèse et son apparition. Autant de vérités que l’on ne souhaite à personne. Cette troisième pratique inclut le détachement de la vérité de la voie qui, tel un radeau, sera abandonné une fois parvenu sur l’autre rive. »
 
Le Soûtra de l’Entrée à Lankâ est composé de stances magnifiques et profondes, subtiles et tranchantes :
 
 
Voir le monde comme une hallucination,
C’est renverser le support de l’esprit
En atteignant la terre de Joie Suprême,
Puis les autres terres jusqu’à la bouddhéité.
 
Une fois renversé le support, il n’est plus
Qu’un Joyau Bariolé qui œuvre au bien
De tous les êtres en leur apparaissant
Comme les reflets de la lune dans l’eau.
 
Par-delà l’être et le néant, leur combinaison
Et leur commune négation, et même par-delà
Les pratiques des deux véhicules inférieurs
Qui culminent sur la septième terre,
 
Cela qui assimile les antidotes de chaque terre
Dans la réalisation intérieure
A l’écart des voies non bouddhistes
Mérite le nom de Grand Véhicule.
 
C’est un Joyau Magique en corne de lièvre
Qui enseigne les méthodes de libération
Par-delà toutes les idées fictives,
L’anéantissement et la mort.
 
Les enseignements sont faits de raisonnements
Dont la logique s’exprime dans les textes.
Contentez-vous de ce texte-ci et de sa logique
Sans plus chercher d’autres idées fictives !
 
L’oeil, l’acte, le désir et l’ignorance
Ne valent pas mieux ici
Que l’œil, la forme, la conscience
Et le mental souillé.
 
         Ici, les paradoxes sont voies.
 
Tag(s) : #Eveil

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