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Le Hell-Fire Club : une société secrète à la tête de l’Angleterre (v. 1746-v, 1772) de Lauric Guillaud. Michel Houdiard Editeur, 106 rue du chemin vert, 75011 Paris.

A la croisée de l’ésotérisme, de l’érotisme et de la politique, le Hell-Fire Club est une expression singulière, devenue mythique, du courant libertin.

Ce courant qui se construit en Italie au XVIème siècle à partir de lectures erronées d’Epicure, s’épanouira progressivement dans la raison critique des philosophes et s’opposera notamment au dogme religieux ou à d’autres carcans, jusqu’à la Révolution de 1789. L’apport de ce courant philosophique à la pensée et à la modernité est indéniable même s’il baigne dans des représentations sulfureuses qui ne sont pas infondées.

Avant l’Angleterre, qui voit apparaître les premiers « Hell-Fire Clubs » en 1720, la France de Philippe d’Orléans, régent de 1715 à 1723, connaît ses soirées libertines au Palais-Royal que Bertrand Tavernier met en scène dans son film culte Que la fête commence.

Mais, c’est bien en Angleterre, autour de Francis Dashwood, que le « Hell-Fire Club », rassemblera des membres de l’élite de l’époque et prendra toute sa dimension renversante derrière la devise rabelaisienne « Fay ce que voudras ».

Né en 1708 dans une famille aristocratique, Dashwood se passionne pour l’architecture. Son « Grand Tour », ce long périple dans des contrées étrangères, l’Italie notamment, dont bénéficie les jeunes gens des classes britanniques les plus élevées, va l’ouvrir à d’autres cultures, d’autres pensées et contribuer largement à orienter le reste de sa vie.

Francis Dashwood rencontra le Prince Charles Edward Stuart et devint un agent stuartiste et jacobitiste ce qui lui permit de côtoyer Francs-maçons et membres des mouvements Rose-Croix d’alors. Cependant, les liens de Dashwood avec la Franc-maçonnerie restent confus. En 1730, il est à Venise, tombe sous le charme de la Cité des Doges et se passionne pour le palladianisme, un courant architectural créée par Palladio qui s’inspire des temples romains pour édifier ses villas. Dashwood empruntera à ce modèle pour rénover sa demeure de West Wycombe et ses jardins, dans une sorte de compromis entre les sagesses anciennes et un érotisme libéré.

En 1732, Dashwood crée la Société des Dilettanti, une fraternité qui lie culture et plaisirs. En 1744, il fonde avec John Montagu, duc de Sandwich, le Divan Club, de durée éphémère mais qui annonce la création du « Hell-Fire Club » dont le premier nom réel est « the Friars of St Francis of Wycombe ». Le club connut d’autres appellations mais jamais celle de « Hell-Fire Club » qui lui reste associé. La société quitte les tavernes pour devenir secrète, une société secrète ambigüe qui va jouer sur sa réputation de société secrète. En 1751, Dashwood loue pour leurs activités l’ancienne abbaye cistercienne de Medmeham, proche de son domaine de West Wycombe. Les membres de la confrérie, les « moines » assument de jour d’importantes responsabilités notamment politiques, certains se hisseront jusqu’aux plus hauts postes, et la nuit se livrent à leurs activités intellectuelles, festives et orgiaques. Les « nonnes » qui participent aux rencontres libertines sont certes des femmes sexuellement libérées mais surtout des esprits cultivés.

Lauric Guillaud nous conduit dans une enquête très fouillée et met à jour non seulement les objectifs et les rites de la société voulue par Dashwood mais sa place et son influence dans l’Angleterre de l’époque. Il dresse le portrait de nombre de ses membres, dont le poète Paul Whitehead qui en fut un membre éminent, et de ses sympathisants par qui nous pouvons mesurer l’influence de la confrérie. Il nous informe également sur d’autres clubs de même type car la société de Dashwood, exemplaire par son élitisme et sa pénétration des instances gouvernantes, n’est pas un cas isolé. Nombre d’accusations furent portées contre l’ordre, certaines justifiées, d’autres fausses. Elles contribuèrent à la construction du mythe.

Lauric Guillaud développe longuement la question américaine. Benjamin Franklin fréquenta Dashwood et ils devinrent proches. Franklin fut peut-être reçu dans la confrérie. Ce qui semble être établi c’est que les deux amis et sans doute d’autres membres, influents politiquement, tentèrent d’éviter un affrontement entre les colons américains et l’Angleterre.

Il semble aussi que cette société, qui incarne toutes les contradictions d’une époque transitoire, ne soit pas seulement à vocation esthétique, libertine et politique, Dashwood, à travers ce que l’on sait des rites, inspirés de l’antiquité grecque, paraît avoir posé réellement les bases d’un projet initiatique.

Le travail remarquablement documenté de Lauric Guillaud est passionnant. S’il répond à nombre d’interrogations, il pointe également les incertitudes qui persistent et les zones d’ombres. Il comble un vide historique sans égratigner le mythe :

« Qui étaient vraiment les Franciscains de Medmenham ? s’interroge-t-il en conclusion, ces hommes qui décidèrent du destin de deux peuples n’étaient-ils que des libertins ou des prophètes de l’ordre nouveau, des annonciateurs du monde démocratique ou d’incorrigibles nostalgiques du paganisme antique, des jouisseurs invétérés ou des esprits religieux ? Ou bien formaient-ils, comme l’écrit Gerald Suster, une « aristocratie de l’esprit » ? Il demeure que le Hell-Fire Club a pesé pendant des années sur les destinées de l’Angleterre, aussi bien politiques qu’artistiques. Il s’agissait moins d’un « empire invisible » que d’un cénacle dont le pouvoir rayonnait jusqu’aux plus hautes sphères. Ironiquement quand la Confrérie hérita du pouvoir suprême (le « Hell-Fire ministry »), elle offrit au public son visage le moins avenant, comme si le pouvoir la paralysait. Il était apparemment plus commode de badiner à Medmenham que d’hériter des leviers du pouvoir. Il appartient dorénavant au lecteur de se forger son opinion quant au véritable poids historique, ésotérique et culturel d’un Ordre qui tira sa force du secret. »

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