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Hiram. Le Mystère de la Maîtrise et les origines de la Franc-maçonnerie de David Taillades, Editions Dervy.

http://www.dervy-medicis.fr/

Cet ouvrage s’inscrit dans le courant actuel des études historiques maçonniques qui vise à instaurer une histoire non fantasmée ou non manipulée de la Franc-maçonnerie basée sur les documents d’époque. Si une majorité de membres de l’Ordre a fêté les 300 ans de la naissance de la Franc-maçonnerie spéculative, c’est pourtant bien avant que celle-ci a vu le jour, non à Londres mais bien en Ecosse.

David Taillades, diplômé en recherche à l’université Lyon 3, met en évidence dans ce livre que l’idée d’une invention tardive de la Maîtrise maçonnique doit être remise en cause. Il propose au lecteur de reprendre l’examen de ce grade essentiel de la Franc-maçonnerie en s’appuyant sur les travaux des dernières décennies d’histoire critique maçonnique. David Taillades s’oppose ici à l’école historique française, aujourd’hui dominante, représentée largement par Roger Dachez, pointant les limites d’une méthode qui, par ailleurs, a donné de très beaux fruits en introduisant la rigueur là où il n’y en avait pas.

Il commence par présenter le 3ème grade de la Franc-maçonnerie selon le paradigme de l’école française pour mettre en cause les fondations scientifiques de la démarche.

« Si les documents avancés par l’école historique française pour étayer sa thèse sont bien authentiques, leur utilisation et leur interprétation, tout le long de l’ouvrage, conduisent malheureusement à une construction idéologique déconnectée du réel. »

David Taillades voit plusieurs raisons aux erreurs méthodologiques de l’école française, notamment une heuristique positive.

« Dans une perspective lakatosienne, la méthodologie d’un programme de recherche se construit avec deux heuristiques. L’heuristique négative est le noyau dur de la théorie qui ne doit être ni rejeté ni modifié. L’heuristique positive est une ceinture protectrice de ce noyau dur qui consiste en des lignes générales de développement du programme de recherche, des lignes directrices dont on ne peut s’écarter. »

L’interdit de remise en cause des fondements théoriques conduit à écarter des éléments de preuve qui vont à l’encontre de ces fondements qui se constituent alors en idéologie.

L’absence de transdisciplinarité, le séquençage de la recherche par discipline, le cloisonnement au sein même de ces disciplines, ajoutent encore au risque de dogmatisation de la théorie.

La méthodologie elle-même, qui met en son centre le document, porte en elle-même des possibilités de dérives :

«  Or, paradoxalement, nous dit l’auteur, l’obsession du document écrit a amené cette école à commettre une erreur fatale mise en exergue par Mircea Eliade en son temps : confondre la date d’apparition d’un fait avec la date d’apparition d’un document l’attestant. Cela concerne les manuscrits maçonniques ou les divulgations, comme toutes les preuves écrites avancées. Pourtant les historiens, savent, par exemple, qu’un manuscrit devenu inutilisable par l’usage était recopié maintes fois au cours du temps. Aussi, la datation du support physique peut-elle être bien postérieure à ce dont témoigne son contenu. »

D’autres points interrogeables permettent à David Taillades d’interpeller l’école française historique tout en reconnaissant son « indéniable contribution au travail de recherche ». Mais, conclut-il sur cet aspect, « Cette école combine ainsi désormais deux tendances qualifiées par Edgar Morin de « dégradation doctrinaire » et de « pop-dégradation », avec toutes les conséquences que cela implique du point de vue scientifique. ».

David Taillades fait alors la démonstration rigoureuse d’une autre approche, pluridisciplinaire, voire transdisciplinaire, basée sur une documentation non sélective, replaçant chaque document dans son contexte mais aussi dans des perspectives croisées, culturelles, géographiques et historiques, afin de revisiter la place de la légende d’Hiram au sein de la Franc-maçonnerie. Le réexamen des connaissances ainsi proposé conduit à des conclusions aussi passionnantes qu’intéressantes historiquement.

« Hiram Abif, conclut David Taillades, n’est pas un personnage composite ou une création tardive d’érudits des Lumières, pas plus que sa légende. Le 3ème grade n’est pas une innovation d’Anderson, il n’est pas déconnecté du métier, il n’a pas été créé à partir d’un deuxième grade tronqué. Quand on prend le temps d’étudier méticuleusement toutes les sources documentaires, sans exception et sans idée préconçue, qu’on les confronte à l’Histoire comme au contenu des rituels, tout en tenant compte de la complexité du réel, on ne peut qu’arriver qu’au constat suivant : la théorie de l’emprunt, et tout ce qui en découle, est aussi idéologique que la théorie de la transition, cette Vulgate maçonnique autrefois dénoncée par l’école historique. »

Ce livre courageux et rigoureux marque, souhaitons-le, une étape essentielle de la recherche maçonnique et l’inauguration d’une nouvelle phase passionnante de l’historiographie maçonnique.

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